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Tendances & enjeux
Une profession ou un métier dans le secteur communautaire :
un cauchemar ou un rêve?
Shakir |
Uzma Shakir est chercheure et militante communautaire; à ce titre, elle s’est consacrée aux questions touchant les communautés d’immigrants — en particulier la communauté sud-asiatique — et les femmes. Elle a milité en faveur d’une plus grande représentation de toutes les communautés d’immigrants sur la scène politique, dans les institutions, dans les organismes de prestation de services, et en faveur de leur participation à la société, en s’appuyant sur les principes de l’accessibilité et de l’équité. Elle fait également partie du conseil d’administration du Conseil RH. |
« Ils veulent nos enfants! »
On dirait un cri tiré d’un film d’horreur, mais c’est ce que m’a dit un professionnel sud-asiatique alors que nous discutions des défis que lui-même et d’autres personnes avaient dû relever pour venir au Canada.
Voici le scénario : le Canada incarne les aspirations de la classe moyenne pour les gens de la classe moyenne qui ont reçu une formation complète qu’ils ont payée eux-mêmes, et qui peuvent participer de façon adéquate à notre économie (bien qu’à un niveau inférieur à celui de leurs compétences); toutefois, nous ne faisons rien pour utiliser vraiment leurs connaissances et compétences. Nous attendons plutôt d’eux qu’ils donnent naissance à la prochaine génération de Canadiens, et qu’ils éduquent leurs enfants qui seront formés en fonction des besoins de l’économie du savoir.
Selon la logique de ce professionnel, on pourrait qualifier de tentative ultime d’ingénierie sociale le fait que les travailleurs qualifiés sont invités à immigrer au Canada où ils n’ont pas accès aux postes dans lesquels ils pourraient utiliser leurs compétences et leur expérience.
Cet exemple peut sembler extrême, mais il en dit long sur l’expérience et les frustrations des immigrants qualifiés. Voyons ces données de Statistique Canada :
- En 1980, les immigrants et immigrantes gagnaient 85 cents pour chaque dollar de revenu d’emploi des personnes nées au Canada. En 2005, cette proportion a diminué à 63 cents pour les immigrants masculins et à 56 cents pour les immigrantes.
- Le revenu d’emploi médian des nouveaux arrivants (moins de 5 ans) a diminué de 3,2 % ou 1023 $ (passant de 33 600 $ en 2001 à 32 577 $ en 2005), tandis que le revenu d’emploi médian des personnes nées au Canada a augmenté de 5 %, passant de 48 306 $ à 50 729 $.
- Les hommes nouvellement arrivés au Canada et qui détenaient un diplôme d’études universitaire gagnaient seulement 48 cents pour chaque dollar gagné par les hommes nés au Canada et qui détenaient un diplôme universitaire.
Je travaille depuis 18 ans dans le secteur des services sociaux en Ontario et j’ai une vaste expérience tant dans l’organisation que l’action militante pour les questions touchant à l’accès aux professions et aux métiers (APM) des communautés constituées d’immigrants et de réfugiés. Selon mon expérience, tout le discours concernant l’APM sonne faux. On met l’accent sur l’analyse de ce qui manque à un immigrant : un diplôme canadien, la connaissance de la culture du travail au Canada, une expérience acquise au Canada, et des compétences, notamment les compétences spécifiques au secteur… l’idée étant que si seulement on pouvait obtenir les immigrants qui nous conviennent ou les « modeler », tous nos problèmes seraient résolus. Ce modèle part du principe que, afin de satisfaire aux besoins d’une main-d’œuvre de plus en plus internationale, le Canada n’a pas à changer ou revoir ses façons de faire en ce qui a trait aux diplômes, aux exigences pour obtenir une certification, à la culture du milieu de travail et aux autres structures institutionnelles; ce sont les immigrants qui doivent s’adapter et changer.
Ainsi la solution que nous proposons dans notre grande sagesse ne consiste pas à changer les structures afin de tenir compte de la mobilité internationale des personnes et des connaissances, mais plutôt à déqualifier les immigrants qualifiés en les confinant au sous-emploi ou au chômage et à définir un nouveau schème de référence — Made in Canada — pour la main-d’œuvre productive.
Ironiquement, alors que les institutions les plus réglementées, professionnelles, éducatives et économiques, semblent incapables d’intégrer les immigrants et les réfugiés qualifiés, le secteur bénévole et communautaire est dans une situation idéale pour leur ouvrir une « fenêtre d’opportunité ». Les contradictions internes de notre secteur, toutefois, pourraient constituer un autre champ de mines pour ces travailleurs immigrants et réfugiés qui y navigueront difficilement. Notre secteur est l’un des plus vastes et des plus diversifiés secteurs d’emploi au Canada, aussi nous ne pouvons sous-estimer sa capacité à tracer une voie différente, et même à lancer un cri d’alarme en faveur du changement. Nous pouvons donner l’exemple, mais nous devons le faire judicieusement et en comprenant bien que, même de façon non intentionnelle, on peut engendrer la marginalité.
Le secteur bénévole et communautaire a besoin d’une multiplicité de talents, de qualités, de qualifications et de connaissances. Notre secteur est fier de faire preuve d’ouverture et de souplesse tout en accordant beaucoup d’importance à la création et à l’innovation, et nous mesurons nos résultats d’après la diversité de nos valeurs et la qualité de notre service, et non d’après le manque de productivité ou de gains de notre capital. Notre secteur encourage et comprend la pluralité sous toutes ses formes : structures, pratiques, personnes, besoins, stratégies et (surtout) valeurs culturelles. Nous sommes toutefois à la merci du financement gouvernemental et privé; nous sommes souvent incapables d’offrir, pour un travail comparable, une rémunération aussi importante que celle des autres secteurs; et nos emplois sont précaires et instables.
J’ai remarqué qu’en raison de ces contradictions inhérentes, nous avons commencé à utiliser le langage et les pratiques du « marché » (notamment en recrutant des personnes retraitées du secteur privé : consultants, membres d’un conseil d’administration ou du personnel) afin de créer la réalité — ou souvent simplement l’illusion — de l’efficacité, de la crédibilité et de normes plus élevées relativement au travail et au salaire. Par exemple, nous parlons de plans d’affaires, de stratégie de marketing, de capital social, de mesure des résultats et d’investissement social. Par contre, nous n’avons pas aussi bien réussi à nous imposer à la société en tant que service essentiel, par opposition à un service contribuant au mieux-être. Bien que le domaine de la santé puisse vivre une situation différente, la plupart des organisations offrant des services sociaux continuent de mener une existence précaire.
Alors que l’embauche d’immigrants pourrait être pour nous une tentative de professionnaliser le secteur afin d’avoir plus de crédibilité sur le plan affaires, nous ne devrions pas oublier que notre action ne consiste pas à promouvoir ou à créer l’équité — nous sommes l’équité! Notre travail consiste à créer des pratiques d’embauche qui tiennent compte des compétences transférables, lesquelles découlent d’une certaine forme d’évaluation préalable de l’apprentissage afin d’établir des équivalences entre nos emplois, d’une part, et les qualifications et l’expérience des immigrants, d’autre part. Nous ne devrions pas désirer professionnaliser le secteur par le biais de la certification, car nous créerions des obstacles additionnels pour les personnes qualifiées ne résidant pas au Canada. Mais, ce qui est le plus important, nous devons améliorer la rémunération et la protection accordée à notre personnel pour au moins égaler les échelles salariales gouvernementales pour des emplois similaires. Cela est important afin que, tout en recrutant une main-d’œuvre d’élite, nous ne nous retrouvions pas en train d’exploiter des travailleurs hautement qualifiés qui se joignent au secteur parce qu’ils ne peuvent trouver un emploi dans leur propre domaine.
Notre secteur reflète notre société. Les données démographiques changent; les baby-boomers prennent leur retraite, les groupes ethnoraciaux et ethnoculturels sont plus nombreux, et la moyenne d’âge des immigrants et des réfugiés est moindre que la moyenne d’âge canadienne. Sachant cela, nous devons faire en sorte que nos emplois soient accessibles et attrayants aux personnes risquant le plus d’être marginalisées. Nous devons offrir une certaine forme d’équité en matière d’emploi afin de pouvoir remédier aux inégalités sociales croissantes et qui se manifestent de plus en plus en fonction de la race et du statut.
Nous devons nous poser cette question : « Pouvons-nous intégrer à l’économie et à la société canadienne les professionnels et les travailleurs qualifiés formés à l’étranger en leur offrant une nouvelle forme d’emploi qui soit pour eux attrayante, ou sommes-nous simplement en train de créer un nouveau ghetto? » Les immigrants ont besoin d’avoir un emploi afin d’acquérir une expérience de travail au Canada, de faire en sorte que leur diplôme soit valable en notre pays, et surtout afin de pouvoir subvenir aux besoins de leur famille. En sous-utilisant leurs compétences ou en les orientant vers des emplois spécifiques à leur culture, nous réduisons leur habileté à améliorer leur situation sur le marché du travail au Canada.
L’expérience m’a appris que des professionnels, des immigrants et des réfugiés compétents formés à l’étranger se joignent à notre secteur selon un mode prévisible : les comptables agréés deviennent nos aides-comptables, les spécialistes des technologies de l’information nos webmestres, ceux qui détiennent un doctorat nos gestionnaires de programmes, les avocats nos intervenants communautaires, les enseignants nos agents de développement communautaire, les sociologues et psychologues cliniciens nos interprètes culturels. Dans notre secteur, les emplois de direction, les postes de PDG, de directeur financier ou de DG sont rarement accessibles à ces personnes, sauf dans le secteur ethnoracial et culturel. Le temps est venu pour nous de non seulement restructurer le secteur, mais aussi de prendre les moyens pour atteindre nos cibles en matière d’équité. Les chiffres dictent ce changement, mais notre raison pour y procéder doit relever davantage d’un impératif moral!








